JE ME RAPPELLE

Je me rappelle de toi. Ce sourire si puissant. Ce sourire gravé, là, dans ma mémoire.
Je me rappelle de toi. Ces grands yeux. Ces grands yeux ouverts sur le monde.
Et ta façon de me serrer dans tes bras. Avec tant de force et de douceur. Tu donnais tout en un instant. Sans paroles inutiles, sans prévoir. Toi, si généreuse. Si entière.
Cela fait plus d’une année maintenant que ta matérialité s’évapore et je ne t’oublie pas. Je pense même à toi de plus en plus fort. Tu me manques.
Je te revois en train de cuisiner une béchamelle. Je te revois danser et rire aux éclats. Je te revois enrhumée dans ton lit avec un pot de Nutella. Je te vois, je te ressens.
Je nous revois sur ce balcon en train de nous épiler les jambes à la cire. Et moi qui me brûle. Et on papote. Les mecs, la vie… On se découvre. Et à ce moment j’ignore tout de ce qui s’ensuivra. Comme on ne sait jamais rien de rien.  
Dès lors, tu es restée dans ma vie. Et tu y es toujours. Autrement.
Ce qui ne pourra jamais être comblé c’est la chaleur de tes bras, la plénitude de tes échanges.
Alors je t’emmène… J’emporte avec moi cette vieille jupe baba cool orangée que tu m’avais donnée. Elle me suit dans chaque voyage sans vraiment le vouloir.
 
 
JE ME RAPPELLE…

Il est 3h du matin. Je suis toute excitée à l’idée de mon départ imminent pour les Philippines. J’ai quitté mon appartement pour un mois. Elodie m’accueille chez elle. Elle travaille très tôt le matin et se lève à 4h. Elle dort depuis un moment déjà.

Demain, la veille de mon décollage, je témoigne pour le mariage de mon amie Fariba. Elle est enceinte de 6 mois je crois. Enfin la petite Marilou est déjà bien présente à sa façon. Demain je dois célébrer l’amour et la vie. L’union, la réunion. Je passerai une merveilleuse journée. Je l’ignore encore mais demain toute mon émotivité sera décuplée.

Ce soir.

Mon téléphone sonne…

“Seb Belgique” s’inscrit sur l’écran. Seb? C’est mon ex avec qui je n’ai gardé qu’un contact très éloigné, amical mais rare. On communique plutôt par mail ou FB, mais il ne m’a jamais appelée.

“Seb?”

Et tout s’ébranle ici. Un léger tremblement de terre alors à peine perceptible. On l’enterre demain. Le sol se ramollit sous mes pieds. Je ne comprends pas. Elle m’a écrit la semaine dernière, elle devait venir me voir. Je ne comprends pas, elle vient de m’envoyer les photos qu’elle a prises à mes 30 ans. Mais non, je lui ai parlé récemment. Bon alors on dira qu’elle est restée en Belgique. On dira simplement qu’elle est restée là-bas. J’irai la voir peut-être.

Mais demain. Demain je me marie. Non Fariba se marie. Moi je m’enterre. Non, je serai là, je serai présente au mariage de Fariba. Je célébrerai la nouveau voyage de Jessica. La naissance, la vie. Parce qu’il le faut, parce que ce doit être ainsi. La vie triomphe toujours, m’a-t-on dit récemment. Et moins j’y réfléchirai, mieux ce sera.

Je ne dors pas. Je pleurs très peu. Je ne comprends pas.

Il faut se préparer. Mettre une jolie robe colorée. Se maquiller alors que les yeux brûlent encore du manque de sommeil, du manque de larmes. Le souffle encore coupé, je me glisse hors de l’appartement et roule jusqu’à l’Hôtel de Ville. Cette journée de mai est magnifique. Le soleil rayonne, le ciel est clair. Quelques traces de nuages dessinent de beaux reliefs dans cette mer céleste. Des couleurs sur les épaules, des couleurs sur la tête. Des sourires sur les visages.  Une musique pleine d’amour. Je me laisse porter. Je me focalise sur le bonheur de mon amie. Sur son ventre rond, sain. Là d’où l’on naît, là aussi exactement où se ressent le manque, le néant, l’absence. Je flotte comme une fibre de coton dans l’espace.

Jessica est morte. Fariba se marie. Marilou va bientôt naître. Vicky pleure.

Pas le temps de réaliser quoi que ce soit, mis à part que quelque chose se passe. S’est passé et se passe peut-être encore. Quelque chose se passera. Mes idées sont très embrouillées et il faut que je me reprenne vite car ce départ dans quelques heures pour les Philippines doit être le début d’un voyage qui, je l’espère depuis si longtemps, aboutira à la diffusion de mes reportages.

Vicky voyage, Vicky revient. Ses reportages sont diffusés. Elle quitte son travail. Vicky décide de vivre. Vicky hiberne, puis Vicky s’envole à nouveau.

Et le 20 septembre dernier, Jessica est là, plus vive et présente que jamais. Le jour de ton anniversaire. Quel hasard. Le souvenir de nous deux en train de nous épiler revient si précisément. C’est drôle. Pourquoi celui-là particulièrement? Il y en a tant. Celui-ci me plaît. Tu as raison, il n’est pas ordinaire, il n’appartient aussi qu’à nous.

J’ai longtemps été convaincue que tu étais simplement restée en Belgique et que le temps avait espacé nos échanges. Ca commence à faire long sans nouvelles… Alors je t’écris comme je t’écrirai avant ce téléphone, ce soir-là.

Tu viens bientôt me voir?

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