Mes autres vies

Elle venait d’un pays lointain… Très lointain où l’on ne parlait qu’un seul langage secret. Le langage des émotions. Les seules mélodies qui se répandaient dans l’espace étaient celles du silence entremêlé de soupirs et de doux petits couinements. Elle était née là, dans ce lieu mi-mystique, mi-magique en marge du monde et pourtant bien réel. Elle y avait vécu ses premiers instants de vie, il y avait exprimé instinctivement chaque sensation, chaque émotion avec une précision quasiment divine. Sans même avoir appris à communiquer, elle exprimait ce que son corps voulait transmettre. Mais elle était encore très jeune, très naïve et innocente de tout ce qui se déroulait hors de cet hameau protecteur.

Il quitta son premier foyer très jeune afin de suivre ses parents dans l’autre monde. Là où rien ne semblait avoir de limites. Là où l’on échangeait des idées où l’on construisait un monde meilleur. Du moins c’est ce qu’ils pensaient trouver, là-bas…

Ils partirent une fin d’après-midi d’automne. Ils n’emportèrent rien. Rien sauf une machine à écrire. Ils ne savaient qu’exprimer. Une fois dehors, le langage serait différent, incompréhensible, chargé. Leur seul moyen de vivre et de survivre serait alors d’écrire des poèmes. Des mots pour traduire une émotion. L’émotion des autres…

Au fil des étapes parcourues à pied ils s’arrêtaient au gré de leur intuition. S’accroupissant à terre, les doigts de mon père délicatement posés sur les touches de sa machine à écrire et ma mère chantonnant dans le vent, juste à côté de lui. Mon père écrivait. Sans interruption il écrivait. Il écrivait des poèmes à ma mère. Des poèmes d’amour, des poèmes passionnés, fougueux et romantiques. Des histoires d’amour qu’ils auraient toutes pu vivre. Mais la-leur était formidable. Au-delà.

Elle était née au pays lointain des émotions. Il était né dans le monde méconnu pour elle de la raison.

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